Friday, September 22, 2006

Reaction de Deogratias Mushayidi à l'interview d'Associated Press avec le Président Paul Kagame le 18/09/2006 à Londres.

Dans cette interview, le Président Kagame déclare sans détour que « les extrémistes Hutu accusés d’avoir conçu le génocide de 1994 avant de s’enfuir au Congo ne doivent s’attendre à aucune forme de pardon ».

Le Président qui faisait escale à Londres, sur la route qui le conduisait à New York où il devait participer à l’Assemblée générale des Nations Unies, a tenu à préciser sa pensée en ces termes : « Il n’y a pas de bases sur lesquelles envisager d’amnistier ces gens… ».

A première vue, rien à redire. Le propos présidentiel semble si clair, si limpide et tellement tranché. Mais rien n’est moins sûr.

En effet, Kagame ajoute paradoxalement qu’il ne s’oppose pas au principe d’une amnistie dans certains cas, rappelant que « d’autres suspects du génocide avaient reçu le pardon dans le cadre des efforts de réconciliation nationale ». Le Président insiste néanmoins sur le statut particulier qu’il semble conférer à une certaine catégorie de suspects : «Les groupes qui ont fui vers le Congo et comprenant dans leurs rangs des concepteurs et planificateurs du génocide n’ayant montré aucun regret doivent être traduits en justice ou alors militairement détruits ». On l’aura compris, Kagame reste dans l’âme ce maquisard impénitent qu’il fut durant la guerre.

Et si ça ne faisait que commencer ?

Aussi sèche et tranchée que puisse paraître la réponse du Président à la délicate question d’une amnistie au Rwanda, il conviendrait de placer cet épisode dans le contexte politique riche de rebondissements propres à cette Afrique des Grands Lacs et des méga massacres. Qu’on ne s’y trompe pas, l’épisode de Londres sera suivi de bien d’autres.

Si l’on n’envisage pas encore ouvertement d’amnistier des « génocidaires », on n’hésite plus, en revanche, à poser la question au Général Paul Kagame. Ce qui, en soi, constitue un développement significatif. Oser une question pareille au vainqueur devant lequel les grands de ce monde sont allés s’incliner pour demander pardon ! Lui, l’homme aux mille médailles dont certaines en récompense à une « bonne gouvernance » plus que contestable ! Lui le grand stratège qui, en 2003, a eu la « finesse » de libérer des milliers de « génocidaires repentis » juste avant une échéance électorale cruciale qui allait le plébisciter sur le score surréaliste de 95% !

Hantise d’une victoire militaire tronquée

Alors que le cycle des conflits armés tend à s’estomper dans la région des Grands Lacs désormais sous surveillance rapprochée de la Communauté internationale, notre Président ne renonce pas encore à voir ses « ennemis militairement détruits ». Il l’avait déjà affirmé dans une interview publiée dans Jeune Afrique L’intelligent du 20 au 26/02/2005 : « Si la nécessité nous oblige à intervenir de nouveau en RDC, vous verrez bien le résultat ».

Dans son interview avec AP, Kagame a réitéré son espoir de coopérer avec le futur Gouvernement de la RDC « contre les extrémistes Hutu » auxquels il n’envisage pas d’accorder une quelconque amnistie comme cela avait été le cas de la part des Autorités congolaises qui ont amnistié des groupes armés dans un ultime effort de pacification du pays.

Dans de telles conditions, le monde n’a qu’à bien se tenir. Aussitôt élu, le prochain Président de la RDC devrait, selon la logique de Kagame, croiser le fer avec une rébellion rwandaise solidement établie dans l’est de ce pays. Sûre de l’appui généreux de l’homme fort du Rwanda, l’armée congolaise devrait enfin réussir là où tout le monde a jusque-là échoué, Kagame y compris !

Sourde oreille ou cécité politique ?

Comment peut-on, encore aujourd’hui, continuer de croire à une solution militaire au conflit inter rwandais ? Comment arrive-t-on à se fermer les yeux et à se boucher les oreilles pour échapper aux influences inéluctables des évolutions politiques en cours au Burundi, en RDC et tout récemment en Ouganda ? Notre pays saurait-il encore en mesure d’imposer impunément la guerre dans la région ? L’armée et d’innombrables familles terriblement affectées par les aventures antérieures du régime FPR seraient-elles aujourd'hui disposées à récidiver ? Le peuple martyr du Rwanda qui a déjà payé un très lourd tribut à des guerres aux intérêts qui sont rarement les siens, suivrait-il le Président sur un chemin suicidaire ?

On l’aura bien compris, je m’insurge totalement contre la hantise et la folie guerrières du Président Kagame et de ses fidèles. J’en appelle dès lors à la conscience de mes compatriotes, hommes et femmes, encore intègres et courageux, au sein de la classe politique, de la société civile, des élites intellectuelles, des opérateurs économiques, des confessions religieuses, des médias et particulièrement de l’armée et des forces de sécurité, afin qu’ils agissent en vue de contrer tout acte susceptible de rallumer la mèche de la catastrophe qui menace. Il est en effet très urgent de signifier clairement au régime Kagame et à ses inconditionnels que la patience du peuple rwandais et des peuples voisins a des limites. Il s’agira désormais d’une priorité et d’un devoir civique et patriotique. Des millions de victimes au Rwanda et surtout en RDC, ça suffit. Cela ne peut plus laisser personne indifférent.

Kagame a déjà offert plus qu’une amnistie à des criminels présumés !

En matière d’éthique politique et de bonne gouvernance, Kagame se voulait inégalable lorsqu’il déclarait dans une interview de JAI du 14 au 20/10/2002 : « Lorsque je choisis un collaborateur, je regarde d’abord sa compétence et je m’informe, au besoin, sur ce qu’a été son comportement pendant le génocide ». Et le Président de renchérir : « Il va de soi que ceux qui portent une part de responsabilité dans ce drame ne peuvent travailler à mes côtés … ». N’est-ce pas plutôt édifiant ?

Mais qu’en est-il réellement dans les faits ? Combien de personnalités qui, tout en étant lourdement soupçonnées d’avoir trempé dans le génocide, ont travaillé ou travaillent toujours dans le sillage du Chef de l’Etat ? Combien de rescapés du génocide et de témoins divers ont été réduits au silence pour assurer l’impunité à certains « génocidaires » occasionnellement recyclés et réhabilités quand ils ne sont pas carrément canonisés par la volonté du Président de la République dans le cadre de sombres affaires politico-financiè res ?

Afin d’illustrer mon propos, je tiens à évoquer brièvement quelques exemples parmi tant d’autres, qui pourraient, pour autant que ce soit encore nécessaire, prouver combien le génocide des Tutsi est honteusement exploité par un régime particulièrement cynique à des fins politiciennes et affairistes :

- M. Rwigema Pierre Célestin, Ministre pendant 8 ans dont 5 comme Premier Ministre. Il aura fallu qu’il tombe en disgrâce pour aussitôt être accusé par son ex-Patron et protecteur de vulgaire « génocidaire » !

- Le parti MDR a été l’allié principal de Paul Kagame et du FPR pendant 9 ans au terme desquels il fut dissous dans un contexte électoraliste particulièrement mouvementé. Là aussi accusation de «divisionnisme» et d’«idéologie génocidaire » !

- Le Général Munyakazi Laurent, actuellement jugé par les Gacaca pour son rôle présumé dans le génocide !

- Le Général Gatsinzi Marcel, Ministre de la Défense , en passe d’être rattrapé par son passé après tant d’années de bons et loyaux services rendus à la Nation !

- M. Rucagu Boniface, Gouverneur de la Province dite du nord, placé sous protection spéciale de Paul Kagame !

- M. Mukezamfura Alfred, Président de la Chambre des Députés.

Ces deux derniers restent certes en fonction. Mais pour combien de temps encore ?

- Enfin la palme d’or revient naturellement au Général Rwarakabije. Paul comme son patron, l’homme fut le Commandant en chef de ces «génocidaires» que Kagame entend à tout prix détruire militairement ! En attendant, Paul Rwarakabije qui a gardé son grade reçu pendant le maquis, semble aujourd’hui «bien intégré» au sein des FRD(ex-APR) où il s’occupe de réconciliation ! Tout un symbole.

Pourtant il y a peu, répondant à François Soudan de JAI qui lui demandait pourquoi il persistait à traiter ses adversaires de «génocidaires», le Président Kagame affirmait sans la moindre hésitation : «Qu’en savez-vous ? Des enfants de génocidaires, élevés dans l’idéologie du génocide, sont potentiellement aussi dangereux que leurs parents. Surtout s’ils sont armés. En tout état de cause, nous avons un devoir de prévention à leur égard».

Mais alors, par quelle magie Paul Kagame a-t-il pu blanchir Paul Rwarakabije sans devoir le "détruire" ? Faudrait-il replonger le Rwanda et la région des Grands Lacs dans la guerre pour régler le problème posé par les combattants abandonnés par cet ancien Commandant rebelle?Réhabilitati on -canonisation ou amnistie, il faudra un jour choisir.

Par ailleurs, en rentrant au bercail dans des conditions plutôt rocambolesques, l’ancien Patron des forces rebelles dites tantôt « négatives » tantôt « génocidaires » était accompagné d’un bon contingent de soldats dont certains passent aujourd'hui pour de « précieux témoins » à charge de la France dans sa « petite guerre » contre le Rwanda, comme dirait un certain SMS.

Vers un « nouveau Rwanda » ?

Le Président Paul Kagame vient en tout cas d’être honoré en étant le premier Chef d’Etat africain à prendre la parole devant un Institut britannique très prestigieux( the Royal United Services Institute in London). Le Président y a évoqué notamment une "nouvelle Afrique" pleine de promesses selon lui, par opposition à l’ancienne. Il y a réaffirmé fortement sa confiance dans les nouvelles générations africaines. Il doit s’engager maintenant à joindre l’acte à la parole et sortir enfin de ses contradictions flagrantes dont celles mises en évidence dans ces quelques lignes. Rien ne sert en effet d’user du double langage car, tôt ou tard, il finit toujours par rattraper ses utilisateurs. Pourquoi crier au scandale quand on évoque la possibilité d’amnistier des « génocidaires » alors qu’on n’a pas hésité à en réhabiliter des milliers ? Il me semble peu crédible de menacer tout le monde de guerre alors qu’on se sent partout acculé au dialogue.

Le Général Kagame n’a eu de cesse de promettre à son peuple un «nouveau Rwanda». Il nous le faut ici et maintenant. Non pas le Rwanda des réflexes restaurateurs de «Kamarampaka», «Parmehutu », «Unar», « MRND » et autres qui ne font que retarder des changements nécessaires et indispensables dans notre pays. Non pas ce Rwanda propriété privée d’un homme, d’un clan, d’une junte ou monopole d’un parti en l’occurrence le FPR. Mais le Rwanda terre des hommes et des femmes à nouveau réunis par des liens de fraternité. Le Rwanda terre partagée, terre accueillante pour tous ses enfants qui aspirent tous à vivre et à vivre libre.

En vue de faire éclore un tel Rwanda que nous appelons tous de nos vœux, Paul Kagame serait-il encore aujourd’hui l’homme providentiel? La question reste ouverte. Mais tant qu’il est toujours en fonction et avant qu'il ne soit trop tard, autant le persuader par tous les moyens, si il en a le courage politique nécessaire, d’ouvrir le dialogue avec son peuple.

Pour ma part, je reste absolument convaincu que le Rwanda aurait tout à gagner à s’inspirer de l’expérience en cours chez son voisin du nord où, le Président Yoweri Kaguta Museveni vient de prendre la louable initiative de conclure la paix des braves avec son pire « ennemi », la LRA de Joseph Kony.

Je vais tenter encore une fois un conseil au Président Paul Kagame qui, à mon avis, doit renoncer à l’instrumentalisatio n du génocide. Dans le même ordre d’idées, il devrait renoncer à se servir des « génocidaires » comme d’un paravent destiné à le protéger de la démocratie et à diaboliser ses opposants politiques. Il y a pourtant des hommes et des femmes, démocrates responsables et déterminés, qui lui tendent la main en vue d’un dialogue de toute manière incontournable. A lui de décider d'accepter cette main ou de gâcher une telle chance et de finir, dans ce cas, comme certains de ses prédécesseurs.

Il n’y a pas d’alternative au dialogue politique et social si l'on tient à ce que le Rwanda puisse demain pointer au grand rendez-vous de cette « nouvelle Afrique » tant vantée par le Président.

Déogratias Mushayidi

20.09.2006

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